Les traditions viticoles bordelaises qui traversent le temps

8 mars 2025

Le classement des crus : une hiérarchie historique encore d’actualité

S’il y a bien une tradition emblématique de Bordeaux, c’est son système de classement des vins. Le plus célèbre est, sans conteste, le classement de 1855, établi à la demande de Napoléon III pour l’Exposition Universelle de Paris. Ce classement officialisait une hiérarchie des grands crus de la région en fonction de leur prix de vente, un critère alors considéré comme un indicateur de leur qualité. Résultat : 61 châteaux du Médoc (et un de Graves, le mythique Haut-Brion) furent classés en cinq catégories, des premiers aux cinquièmes grands crus.

Aujourd’hui encore, ce classement reste une boussole pour les amateurs comme les professionnels, même si, parfois, il fait débat. Il coexiste avec d’autres classifications, comme ceux de Saint-Émilion (réévalué tous les dix ans) ou de Graves. Ces systèmes, malgré leur ancienneté, continuent de structurer le marché bordelais, valorisant un terroir tout en perpétuant une tradition séculaire.

La vendange manuelle : un rituel en résistance

Dans de nombreux vignobles bordelais, notamment pour les grands crus, la vendange manuelle reste une pratique incontournable. Certes, la mécanisation s’est largement imposée pour des raisons économiques et de rendement, mais la cueillette à la main prédomine encore dans les domaines prestigieux.

Cette technique permet de sélectionner méticuleusement les grappes à maturité optimale. Elle est particulièrement cruciale pour les vins issus de sélections parcellaires, où la moindre imperfection peut influencer la qualité. Au Château d’Yquem, par exemple, connu pour son Sauternes, chaque grain de raisin est cueilli individuellement lors des tries successives, un travail qui peut parfois durer plusieurs semaines.

Outre son efficacité, la vendange manuelle est aussi un acte symbolique, un moment où vignerons, saisonniers et même parfois des familles entières se rassemblent, perpétuant une atmosphère de convivialité et de lien humain que les machines ne pourront jamais remplacer.

Les assemblages : l’art signature des vins bordelais

Un autre pilier de la tradition bordelaise est l’assemblage, ou le mariage harmonieux de plusieurs cépages pour concevoir un vin équilibré et complexe. Contrairement à d'autres vignobles où les vins monocépages dominent (comme en Bourgogne avec le pinot noir ou le chardonnay), Bordeaux est célèbre pour ses assemblages, souvent appelés cuvées.

Sur la rive gauche, les vignerons associent généralement le cabernet sauvignon, le merlot et parfois du petit verdot ou du cabernet franc. Sur la rive droite, c’est le merlot qui prédomine, accompagné du cabernet franc. Chaque cépage joue un rôle spécifique : l’un apporte la structure, l’autre la rondeur, un troisième les arômes. Par cet art subtil, le maître de chai donne le « style maison » qui signera l’identité d’un domaine.

Cette méthode, ancrée dans les usages depuis plusieurs siècles, est indissociable de Bordeaux et constitue une des explications majeures de la renommée mondiale de ces vins.

Le vieillissement en barriques : une tradition toujours en vogue

Impossible d’évoquer les traditions bordelaises sans parler de l’élevage en barriques. Utilisées depuis le Moyen Âge pour stocker et transporter le vin, les barriques bordelaises (de 225 litres) se sont imposées comme un symbole universel de qualité. Aujourd’hui, elles jouent un rôle-clé dans le processus d’affinage des crus.

Le choix du bois, le type de chauffe et la durée de l’élevage influencent profondément les arômes du vin : vanille, torréfaction, épices ou encore des notes toastées peuvent émerger. Certaines propriétés prestigieuses, comme les Châteaux Margaux ou Latour, ne transigent pas sur cette pratique et n’hésitent pas à commander des barriques sur-mesure auprès de tonneliers réputés.

Bien que coûteuse (chaque barrique neuve coûte plusieurs centaines d’euros), cette tradition persiste pour ses apports qualitatifs et son rôle dans la création de vins d’exception. Les domaines moins prestigieux optent parfois pour des barriques usagées ou la micro-oxygénation, mais l’utilisation de fûts reste un marqueur fort du vignoble bordelais.

La transmission familiale : l’âme des domaines

Un aspect souvent moins visible mais tout aussi essentiel de la viticulture bordelaise est la transmission familiale. De nombreux domaines, parfois acquis il y a plusieurs siècles, se transmettent de génération en génération, perpétuant un savoir-faire unique.

Prenons l’exemple du Château La Gaffelière à Saint-Émilion, propriété de la famille Malet Roquefort depuis plus de trois siècles. Cette continuité garantit non seulement une maîtrise intime du terroir mais aussi la préservation d'un patrimoine immatériel riche de traditions, d'expériences et d'histoires.

Dans une époque marquée par la mondialisation et les rachats par des investisseurs étrangers, ces domaines familiaux réalisent parfois des prouesses pour préserver leurs valeurs et perpétuer l’histoire. Ils sont les gardiens d’un patrimoine immatériel qui fait la fierté de Bordeaux.

Les confréries bachiques : célébration et préservation de la culture du vin

Enfin, comment parler de tradition sans évoquer les confréries bachiques, véritables ambassadeurs de la culture du vin bordelais ? La plus célèbre d’entre elles est la Confrérie des Vins de Bordeaux, fondée en 1952 mais héritière de rites bien plus anciens. Ces associations organisent des cérémonies, des intronisations et des événements pour promouvoir la région et ses vins.

Lorsqu’un vigneron ou une personnalité du monde du vin est intronisé, il prête serment à la confrérie et participe à des rituels souvent empreints de symboles médiévaux. Ces traditions, parfois perçues comme folkloriques, jouent un rôle important dans la transmission de l’identité bordelaise à travers le monde.

Une modernité ancrée dans les traditions

Ainsi, malgré les changements technologiques, les pressions commerciales et les nouvelles attentes des consommateurs (notamment en matière de vins biologiques ou biodynamiques), Bordeaux reste ancré dans ses traditions. Ce respect pour le passé n’est pas un frein à l’innovation, au contraire : il offre une base solide pour évoluer sans jamais perdre l’âme qui fait la renommée des vins de la région.

En parcourant les routes des vignobles bordelais, on comprend rapidement que ces pratiques ne sont pas de simples vestiges du passé. Elles sont vivantes, incarnées par des hommes et des femmes passionnés qui œuvrent, chaque jour, à préserver la richesse de ce terroir unique.

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